Saine agressivité : apprivoiser sa violence intérieure pour vivre mieux
Nous apprenons très tôt dans la vie à réprimer la violence, la colère et jusqu’à l’agressivité. Pour des raisons bien compréhensibles d’ordre social, d’ordre moral, ou pour aider l’enfant à grandir dans un monde codifié.
Lors du groupe thérapeutique de Décembre 2025 que je coanimais avec Monique Tanguy à Versailles, nous avons abordé cette question de la violence dans notre vie. Suis-je violent(e) ? Si oui, comment ? Quelles sont les formes de violence et y suis-je sensible ? Suis-je concerné(e) ?
Ce qui est clairement apparu, c’est que nous sommes tous sujets à la violence, hommes et femmes. En explorant le continuum émotionnel : calme > agressivité/colère > violence, nous avons tous constaté être familiers de ces formes d’énergie et que chacune d’elles est présente en nous à certains moments. Nous agissons donc chacune et chacun cette part de violence, soit en conscience, soit de façon détournée à travers notre part d’ombre.
Y aurait-il un énorme bénéfice à apprendre à reconnaître notre propre violence ? Pour quoi? Ne confondons-nous pas violence et agressivité ? Et si l’agressivité saine nous permettait de vivre mieux et de canaliser notre propre violence ?
Regardons de plus près ce qu’une saine agressivité peut apporter à notre vie et à notre bien-être !
Comment ça marche, la violence ?
La violence est toujours situationnelle. Cela signifie qu’elle n’est pas seulement imputable à une personne mais qu’elle se diffuse toujours dans une situation. Une manifestation de violence impacte et modifie le champ relationnel. Autrement dit, la violence est toujours affaire d’au moins deux acteurs et leurs interactions vont contribuer à élargir ou contenir son émergence (l’auto-violence ou violence contre soi met en jeu plusieurs parts de soi qui entrent en conflit à l’intérieur de l’individu). Dans tous les cas, pour aborder la question de la violence, il est indispensable de plonger dans la situation où elle émerge, si l’on veut déterminer comment elle se crée et se déploie. Par ailleurs, ce qui fait violence à l’un n’est pas nécessairement ce qui fait violence à l’autre. Appréhender la violence, c’est donc ouvrir le champ situationnel et nécessairement entrer dans un dialogue engagé entre les personnes.
Durant le stage, nous avons identifié trois formes de violence (parmi d’autres).
Quand la situation vécue :
1) ne me procure pas ce que j’en attends et que cela m’est insupportable, alors je vais chercher à imposer à l’autre ce que je veux et à un certain point, son accord ne m’est même plus nécessaire : il y a absorption de l’autre, qui devient l’objet que je veux consommer ;
2) ne me permet pas d’être pris(e) en compte, reconnu(e), entendu(e) par l’autre, alors je me sens nié(e), contraint(e), dos au mur et je sors de mes gonds : il y a une « externalisation » de moi vers l’autre qui devient l’objet (la cible) de ma colère (mécanisme de projection) ;
3) me met en sidération ou me sépare brutalement de l’autre : la violence apparaît lorsque je vais user de ce retrait comme une arme contre l’autre, pour le punir ou lui faire mal.
Le premier cas est le plus évident. Il met en scène une forme de toute-puissance, que nous connaissons toutes et tous à certains moments de nos vies et que nous avons appris, généralement, à empêcher.
Le second cas est plus complexe et recèle souvent la part de violence que nous avons dissimulée dans notre ombre : lorsque je me sens attaqué(e), ou critiqué(e), ou mal considéré(e), ma réaction devient nécessaire et légitime. Je peux alors basculer vers le premier cas et agir ma violence en étant pleinement justifié à mes yeux puisque je ne fais que me défendre. Nombreux étaient celles et ceux à pouvoir toucher cette énergie dans les situations de leur vie et les expérimentations du stage. Et même, reconnaître combien ces personnes peuvent parfois agir les situations pour créer les conditions qui permettent l’exercice de cette part de violence tapie dans l’ombre.
Le troisième cas est moins fréquent mais bien présent chez nous tous. C’est l’usage de l’impuissance comme d’une arme pour blesser, humilier, rejeter, punir l’autre, par un silence infranchissable, une indifférence exacerbée, un mépris arrogant ou de la condescendance.
Alors, que faire de notre violence ?
Bien sûr, la première étape est de reconnaître notre propre violence. Plusieurs personnes ont fait part au début du stage qu’elles ne se sentaient pas violentes et étaient même en rejet de toute violence. Dans les mises en situation du week-end, elles ont pu faire l’expérience de leur propre violence et la reconnaître. Reconnaître sa part de violence est souvent l’étape où la résistance est la plus ancrée. Parce que je ne veux pas souffrir ni faire faire souffrir les autres, je me perçois et me vis comme non-violent. Or cette énergie est présente en chaque être humain et elle est agie dans chacune de nos vies. La reconnaître en moi, c’est donc accepter de me voir tel que je suis et non pas tel que je voudrais être.
La deuxième étape consiste à faire la part entre agressivité et violence.
Dans le continuum émotionnel [calme > agressivité/colère > violence], la montée vers la colère est une énergie de vie. Nous avons tous besoin d’être vus, reconnus, d’exister dans nos situations de vie, de prendre notre place et faire respecter nos besoins et notre intégrité. Vivre et exister dans les situations, c’est-à-dire « apparaître », c’est déjà agir une part d’agressivité.
Si mon besoin ou mon désir ne sont pas entendus ou accueillis, et davantage encore lorsque je me sens nié(e) ou contraint(e), il est légitime d’agir pour rétablir un juste équilibre dans la situation. La montée en colère est donc non seulement acceptable mais souhaitable : c’est la part d’agressivité nécessaire pour ne pas être effacés, déconsidérés, pas vus, pour ne pas « disparaître ».
Il y a donc une saine agressivité qui est la gardienne de notre intégrité. Elle nous sert à exister pour qui nous sommes et à poser des limites justes pour soi et pour la situation, et ainsi appeler l’autre à les respecter.
A un certain point de la colère, un point de bascule est perceptible : au-delà de ce seuil, il y aura débordement soit dans la projection et l’externalisation (insultes, objets cassés, coups, etc.), soit dans le retrait total (froideur, distance, disparition en soi). A cet endroit de bascule émotionnelle, il est encore possible de suspendre le processus et d’interrompre le continuum émotionnel en posant encore une limite : poser qu’on a besoin de s’isoler, de sortir prendre l’air. On peut interrompre le processus en cours avec l’autre en verbalisant, par exemple : « je suis trop émotionnel, j’ai besoin de temps, s’il te plaît, laisse moi un moment, une heure ou deux, je dois me retrouver et nous reprendrons cette discussion… »
Au final, apprendre à distinguer l’agressivité de la colère et de la violence est déterminant : l’agressivité nous permet d’oser apparaître pour qui nous sommes, de poser nos limites pour maintenir notre intégrité quand elle est contestée ou menacée, et d’empêcher le passage de la colère à la violence. L’agressivité saine est comme un muscle : en étant recherchée, considérée, déployée avec justesse dans les situations vécues, elle rend possible de canaliser l’énergie de violence présente en chacune et chacun de nous. Parce que nous ne voulons pas souffrir et pas faire souffrir l’autre, notre saine agressivité est aussi un agent de notre responsabilité. L’accepter et la déployer, c’est prendre sa place. Prendre sa place, c’est agir ma propre responsabilité d’oser exister pour qui je suis et prendre part au mouvement rayonnant de la vie et du vivant.
La réappropriation de notre saine agressivité est déterminante pour vivre mieux et assainir nos relations avec les autres. C’est un des axes majeurs du travail thérapeutique et de l’accompagnement du dirigeant. Pourquoi ? Parce que nos agissements de violence sont le fruit de notre histoire et ils s’invitent dans la très grande majorité des cas dans des situations qui pourraient être vécues bien différemment. La thérapie, comme l’accompagnement du dirigeant, est le lieu du réapprentissage de l’exercice d’une saine agressivité, au service de sa propre croissance et des situations ordinaires rencontrées au quotidien.
Pour aller plus loin
L’approche de la Gestalt thérapeute Brigitte Martel est très éclairante. Elle donne 3 indicateurs clés pour bien différencier l’agressivité de la violence :
| Agressivité | Violence |
| Puissance, respect du cadre, maintien du contact | Impuissance/toute-puissance, sortie du cadre, rupture du contact |
| Puissance : Aller vers l’autre non pour le détruire ou le contrôler mais pour le rencontrer et exister face à lui ; action de potentialiser une situation (le besoin de travailler ensemble, l’envie de se parler, de se rencontrer sans masques, de faire l’amour…) | Impuissance : Laisser l’autre prendre possession de mon territoire, perdre mon intégrité ; la violence peut surgir dans l’action mise en œuvre pour se défendre et dont l’amplitude peut apparaître comme « justifiée ».
Toute-puissance : prendre ou imposer à l’autre de force même sans son accord, il y a réification et absorption de l’autre que je soumets à mon désir ou mon besoin
|
| Action dans le respect des lois ou règles qui régissent les relations interpersonnelles oula situation particulière (environnement professionnel, etc.)
|
Passage à l’acte et sortie de cadre
|
| Conscience et maintien de l’existence de l’autre : l’agressivité mène au plein-contact
|
Rupture de contact : l’autre devient la cible de ma projection (externalisation de soi) ou il est absorbé en soi (envahissement et aliénation) pour être rejeté
|
Plus d’information sur Brigitte Martel : L’agressivité, à l’opposé de la violence par Brigitte Martel.
La Communication non violente (CNV) est également un outil pratique à découvrir et à utiliser avec justesse : pour une présentation succincte : Communication non violente (CNV) | Les 4 étapes + exemples [PDF]
Faites le premier pas !
Que ce soit pour une demande d’information ou pour planifier un premier échange :

Laisser un commentaire